Histoire ancienne du Linceul de Turin

On a voulu corroborer la datation médiévale du Linceul de Turin par le Carbone 14 de la manière suivante : "Il y a eu des historiens qui ont mis en doute le fait que le Linceul de Turin puisse être celui du Christ, parce que les documents historiques ne remontent pas au-delà du XIIIe siècle. L'argument n'était pas décisif, car tous les évé

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nements ne sont pas enregistrés. Mais ne serait-ce pas une étrange co-incidence que, parmi toutes les dates théoriquement possibles, la datation au carbone 14 indique précisément celle où cessent les documents historiques certains ?" (cf note 1) Pour l'auteur donc un signe de vérité est plus plausible qu'un pur hasard.

A cette étrange co-incidence correspond un contrepoids de même nature: la découverte de documents historiques donnant une solidité nouvelle à un ensemble cohérent d'indices rassemblés à partir d'une multitude de sources diverses.

D'une part il était question d'une image non faite de main d'homme, portant le visage du Christ, que possédait la ville d'Édesse (Urfa, dans le sud-est de l'actuelle Turquie), au moins depuis l'été 544, et transférée solennellement à Constantinople en l'an 944. D'autre part des récits de pèlerins mentionnaient la présence à Constantinople de linges sépulcraux du Christ, sans que leur arrivée dans la capitale ait été signalée par les chroniqueurs. En même temps le remaniement d'anciennes traditions légendaires transformait une empreinte du seul visage du Christ en celle du corps entier.

L'historien Ian Wilson a fait la conjecture raisonnable que ces deux séries de témoignages historiques se rapportaient au même objet: l'image d'Édesse apportée à Constantinople y avait été examinée et reconnue comme un grand drap portant les marques du corps crucifié de Jésus. Mais il manquait encore le document historique faisant positivement l'identification de l'image d'Édesse et du Linceul. Au temps de la datation par le carbone 14, deux documents de ce genre ont été mis en lumière: est-ce une "étrange co-incidence" ? N'est-ce pas un signe de vérité plutôt qu'un pur hasard ?

Au moment où se préparait, puis s'exécutait la datation par le carbone 14, deux érudits distincts signalaient deux documents différents: l'un lisait pour la première fois une homélie prononcée lors de l'arrivée de l'image d'Édesse à Constantinople et rapportant qu'on y voit le côté avec l'eau et le sang. Le second attirait l'attention sur une miniature illustrant une chronique et montrant ladite image, non sur un linge de petite dimension, mais sur un très grand drap faisant de nombreux plis.Telles sont les nouvelles données historiques qu'il convient d'examiner en détail. En 944 - L'homélie de Grégoire le Référendaire (fonction à la cour de l'Empereur) était jusqu'ici simplement répertoriée dans les catalogues (cf note 2) L'érudit italien Gino Zaninotto a eu le mérite de la lire et d'en faire conna"tre le contenu (cf note 3).

Ce discours juxtapose un certain nombre d'informations sur des faits ou des traditions anciennes et des exhortations religieuses. Ce n'est pas une description systématique de l'objet qui ressemblerait au récit fait par les Clarisses de Chambéry de leur travail de réparation en 1534 et de leurs observations.

Toutefois cette homélie présente deux nouveautés notables par rapport à la tradition antérieure : Premièrement, l'image d'Édesse n'a pas été produite au cours du ministère public de Jésus pour satisfaire le désir d'Abgar, prince d'Édesse, mais pendant l'agonie de Gethsémani. Elle a été formée, non par l'eau dont le Christ aurait humecté son visage, mais par la sueur sanglante attestée par l'Evangile (Luc 22, 44).

Deuxièmement, l'image comporte, non seulement le visage, mais aussi le côté avec le sang et l'eau (cf Jean 19, 34). Mais Grégoire n'explique pas comment ce linge a été marqué successivement par deux épanchements liquides, au début et à la fin de la Passion. Il se borne à dire que l'image ne résulte pas de couleurs artificielles, mais qu'elle a été formée par les sueurs du Christ et par le doigt de Dieu.

Pour pouvoir s'écarter ainsi d'une tradition déjà ancienne, Grégoire a dû s'appuyer sur une observation directe de l'objet. De fait, à plusieurs reprises, il mentionne simultanément la tradition ("paradosis") et l"'historia", le mot grec pouvant désigner, non pas toujours le récit des événements, mais aussi la recherche, l'examen, l'observation. Dieu a donné à ses fidèles l"'historia" qui confirme la tradition et fait cesser les doutes que certains pouvaient avoir sur l'existence d'une image non faite de main d'homme.

Grégoire avait été envoyé à Édesse par l'Empereur afin d'y enquêter sur les livres parlant de l'image. Il en avait trouvé qui étaient écrits en syriaque et les avait fait traduire en grec. Il a dû assister à la soigneuse reconnaissance de l'image, faite par l'Evêque de Samosathe, délégué de l'Empereur, et qui avait pour but de distinguer l'original des copies que l'on aurait pu livrer par ruse à sa place. Grégoire ne parle pas de cet examen que nous connaissons par d'autres récits. Son discours n'est pas une histoire détaillée de la relique, mais une homélie qui veut édifier les auditeurs. Il veut les convaincre que le transfert de l'image à Constantinople est l'effet d'un dessein divin et il évoque à cette fin la sortie d'Israël hors d'Egypte et l'entrée de l'Arche d'Alliance dans Jérusalem sous David. L'orateur développe finalement une allégorie subtile : la formation de l'empreinte merveilleuse, sans utilisation de couleurs artificielles, donne un exemple divin de la manière dont les chrétiens doivent parfaire en eux-mêmes l'image de Dieu imprimée en eux par la création. Ils doivent agir, non par des ornements extérieurs, mais par des "sueurs", c'est-à-dire par des vertus exigeant un effort. C'est au cours de cette transposition allégorique que le côté avec le sang et l'eau est mentionné, à la suite des sueurs sanglantes du visage. Le texte est un peu difficile à suivre, parce qu'il entrelace étroitement des données de fait (sang et eau) et leur transposition en leçons morales.

La traduction ci-dessous insère entre parenthèses des données qui n'ont pas de correspondant explicite dans le manuscrit grec. D'une part la référence à divers textes bibliques, certainement présents à la pensée de l'orateur et d'un certain nombre d'auditeurs. D'autre part des mots français indispensables pour la compréhension du texte. Le grec, moyennant la déclinaison des cas -absente en français-, peut se contenter d'un article ou d'un pronom et sous-entendre un verbe ou un substantif. Les parenthèses, au lieu d'une note, n'ajoutent rien de réel au texte et simplifient la lecture ou le travail de composition.

"... nous ferons couler de (notre) sein des fleuves d'eau vive (Jn 7, 39).Si nous le voulons maintenant, cela se réalisera aussitôt, si nous considérons de quelles beautés est dépeint le resplendissement (Sag 7, 26. Heb 1,3.11 s'agit de l'image d'Édesse) surnaturel.(cf note 4) Car les (moyens) grâce auxquels la peinture forme les images, ouvrant à l'intelligence une porte pour concevoir le modèle, n'ont pas peint également le resplendissement (Sag 7, 26. Heb 1,3). L'une, d'un côté, avec des couleurs variées d'une beauté éclatante, compose la plénitude de la forme...". On peut omettre ici l'énumération des diverses couleurs servant à réaliser le visage dans une icône.

Par contre, le (resplendissement) -que chacun s'enthousiasme de la description- a été imprimé par les seules sueurs d'agonie du visage du Prince de la Vie (Actes 3, 15), qui ont coulé comme des caillots de sang (Luc 22, 44), et par le doigt de Dieu (Ex 31, 18. Dt 9, 10). Ce sont elles (les sueurs) les ornements qui ont coloré l'empreinte véritable du Christ. Et l'(empreinte), depuis qu'elles ont coulé, a été embellie par les gouttes de son propre côté (Jn 19, 34). Les deux (choses) sont pleines d'enseignements: ici sang et eau, là sueur et figure. Quelle égalité des réalités, car elles (proviennent) d'un seul et même (être). Mais on voit aussi la source d'eau vive (Jn 4, 14; 7, 38. Ap 7, 17; 21, 6) et elle abreuve en enseignant que les sueurs réalisatrices d'image, que fait couler le flanc de la nature (commune) à chacun, l'ont formée (I'empreinte). (La source) est comme une fontaine faisant couler des ruisseaux comme à partir d'orifices qui arrosent l'arbre de vie (Gn 2,9), en se divisant en deux bras (Gn 2, 10). L'un (des bras) dessine celui qui est à la fois Dieu et homme, d'une part en produisant de manière extraordinaire une réalité exceptionnelle et surhumaine, d'autre part en composant une figure circonscrite, conforme à l'homme. L'autre (bras de la source) prescrit par un discours intérieur de quelles couleurs il faut orner la (créature) qui est à l'image et à la ressemblance (de Dieu. Gn 1, 26). En effet il réalise lui-même que le modèle soit amené à la ressemblance par les sueurs de la forme (la nature humaine) qu'il a daigné porter. Par un exemple vraiment digne de Dieu, il ordonne que l'image spirituelle qui est en nous, que nous avons reçue dans un don bienfaisant par le souffle initial et vivifiant (Gn 2, 7), ne soit pas dessinée de l'extérieur. Car lui non plus n'a pas (dessiné de l'extérieur) sa propre (image), mais par ce qui nous (appartient), par les sueurs de la (nature) qui lui est unie, comme par des couleurs naturelles. Quelles sont les (couleurs naturelles) qui nous appartiennent ? La pureté, I'impassibilité, I'éloignement de tout mal et ce qui est de cette sorte. C'est par cela que se forme la ressemblance au divin."

Grégoire atteste donc que l'image apportée d'Édesse montre le côté avec le sang et l'eau en découlant. Ce qui fait la valeur de cette notation, c'est l'esprit positif et mesuré de l'orateur. A la différence d'autres récits, il ne cherche pas à accumuler les faits merveilleux. Il ne parle pas d'une révélation faite en songe à l'Evêque d'Édesse assiégée, pour l'inviter à rechercher la relique; ni d'une lampe brûlant encore devant la cachette depuis plusieurs siècles. Il n'attribue pas le feu provoquant la défaite des Perses à un miracle, mais simplement à une saute de vent qui rabat sur les assaillants les flammes du brasier déjà allumé par eux contre les remparts. Quand, par la suite, l'image sainte est emportée d'Édesse à Constantinople, le cours tumultueux de l'Euphrate s'apaise et conduit à la rive opposée l'embarcation portant le précieux trésor, si bien que les premiers propriétaires dépossédés peuvent dire: "C'est la volonté de Dieu que vous le possédiez; prenez-le et allez". Un narrateur aussi sobre en faits extraordinaires n'aurait pas inventé un détail nouveau, s'écartant de la tradition régnant jusque là. Il a vu un linge sur lequel le sang de la victime avait dessiné son visage et son côté. Cette homélie confirme donc positivement l'identité de l'image d'Édesse et de l'actuel Linceul, qui était précédemment conjecturée comme permettant de coordonner harmonieusement deux séries distinctes de témoignages. A cela s'ajoute un argument iconographique.Dans un livre paru en mai 1989, un érudit allemand, W.K. Müller (cf note 5)

attire l'attention sur une miniature illustrant un manuscrit de la Chronique de Jean Skylitzès (historien byzantin du XIe siècle). Le récit du transfert de l'image d'Édesse à Constantinople est accompagné par un dessin montrant l'Empereur Romanos Lekapenos s'inclinant pour vénérer l'objet sacré que lui tend un clerc. Pour bien rappeler que le linge porte une image, l'artiste a représenté la tête sortant en relief de l'étoffe. Celle-ci n'est pas un carré de petite dimension. Elle fait plusieurs plis pendant vers la terre, puis rejoint le bras et l'épaule du présentateur. Le miniaturiste a voulu évoquer le terme "tetradiplon" (quatre fois double) dont usent quelques récits rapportant l'origine de la fameuse image envoyée au roi Abgar. Il donne à l'objet apporté d'Édesse une dimension bien supérieure au petit portrait peint des plus anciennes traditions et à la serviette des plus récentes (cf note 6).

Ce manuscrit a été exécuté aux environs de l'an 1300, donc trois siècles et demi après le transfert de lâ "image dâÉdesse" à Constantinople.

Mais les auteurs des miniatures imitent des modèles plus anciens. Même notablement postérieure à lâévénement représenté, lâillustration qui nous occupe exprime l'idée que l'on se faisait alors des dimensions réelles du linge porteur de l'image. Le "saint mandylion" désigné par l'inscription était bien plus grand que le carré porteur de la tête du Christ.

Cela suppose que l'objet sacré rapporté d'Édesse avait été extrait de sa monture et qu'on avait reconnu que la partie visible se prolongeait par une grande pièce d'étoffe. Que ce démontage du cadre ait été contemporain du transfert ou plus tardif, la miniature atteste que l'image d'Édesse était empreinte sur un linge ayant les dimensions d'un linceul. Cette donnée n'est pas empruntée à l'homélie de Grégoire, qui mentionne l'eau et le sang sortis du côté, alors que la miniature ne montre que la tête.

Nous avons donc aujourd'hui, sortis tout récemment de l'oubli, deux témoignages indépendants l'un de l'autre et se corroborant mutuellement, qui aboutissent à identifier l'image d'Édesse et le Linceul conservé à Turin.

On obtient ainsi une longue séquence historique (de 504 à 1204), dans laquelle les témoignages relatifs à une image non faite de main d'homme sont reliés de manière solide à ceux parlant des linges sépulcraux du Christ, conserves a Constantinople parmi les reliques de la Passion (cf note 7).

Depuis les tensions avec l'Evêque de Troyes en 1357, les Papes successifs avaient imposé aux exposants de préciser que le Linceul était une image ou une représentation. Mais, en 1506, le Pape Jules II publie une bulle qui reconna"t l'authenticité. Il instaure alors une date annuelle de cérémonie solennelle, le 4 mai et attribue des indulgences à ceux qui viennent le vénérer. Ainsi, c'est le 4 mai 1613 que St-François de Sales vient à Turin se recueillir devant le Linceul. Et on retrouve la lettre très émouvante qu'il adresse à Ste Jeanne de Chantal le jour anniversaire de cette visite, un an après, le 4 mai 1614.

L'identité des deux objets, postulée par I. Wilson, est maintenant positivement attestée. Il est difficile de supposer que cet ensemble soit une simple produit du hasard.

A.M. DUBARLE, dominicain.

(note 1) JJ. WALTER, "Le mystère s'épaissit", dans "Cahiers du Renouveau" n¡ 68 (janvier 1989) pp. 4-5.

(note 2) R. DEVREESSE, Codices Vaticani Graeci, T. II, 1937, n¡ 511, fol. 143-150. Cette partie du manuscrit date du Xe siècle.

(note 3) G- ZANINOTTO, "Orazione di Gregorio il Referendario in occasione della traslazione a Costantinopoli dell'imagine Édessena nelle'anno 944", dans "La Sindone, Indagini scientifiche", Edizioni Paoline, 1988, pp. 344-352. (Travaux du congrès national de Syracuse en 1987.

(note 4) "Resplendissement" traduit le mot grec "apaugasma" qui désigne la Sagesse, resplendissement de la lumière éternelle et image de la bonté divine (Sag 7, 26), et le Christ, Fils de Dieu, resplendissement de sa gloire (Heb 1, 3). Grégoire l'applique à l'image non faite de main d'homme.

(note 5) W.K. Müller, Festliche Begegnungen (Rencontres de fête. Les amis du Linceul de Turin au cours de deux millénaires), Berne, Peter Lang, 1989. Voir p.281 pour une représentation (médiocre) de la miniature; pp. 437, 713 et 732 pour des explications. En l'attente d'une reproduction meilleure, le décalque ci-joint de la photocopie offerte par Müller peut donner une idée de la dimension attribuée à l'objet provenant d'Édesse. Mais habituellement les figurations du Mandylion montrent un linge ne dépassant guère la grandeur de la tête.

(note 6) A. GRABAR, La Sainte Face de Laon et le Mandylion dans l'art orthodoxe, 1935, a traité de cette miniature de la Chronique de Skylitzès (folio 131). Dans un article des Cahiers Archéologiques 21 (1971), pp. 191-211, il a étudié les différents styles et les multiples mains de cet ensemble de 574 miniatures.

(note 7) On peut trouver dans mon "Histoire ancienne du Linceul de Turin" OEIL, 1986, I'examen détaillé de ces deux séries de témoignages, avant et après l'arrivée de l'image d'Édesse à Constantinople, dont la liaison est maintenant assurée solidement par le texte et l'illustration récemment tirés de l'oubli.