B. Intérêt théologique et spirituel

 

Le linceul présente aussi un intérêt théologique :

 

Le linceul, compris comme signe, est très intéressant sur le plan théologique. Si les écritures nous permettent de comprendre le Linceul, ce dernier, en retour, oriente certaines interprétations possibles de l'écriture.

En effet les Saintes écritures mettent parfois en images les leçons théologiques des événements rapportés. On peut penser par exemple, de manière fondée, que lorsque l'écriture nous dit dans le Livre de l'Exode, dans la couche sacerdotale, que Moïse, sur l'ordre exprès de Yahvé, étend le bras sur la mer qui se fend en deux remparts, elle nous signifie en images, que Moïse est le bras droit de Dieu et que les éléments cosmiques sont soumis à Dieu, permettant ainsi un salut et une re-création.

On peut penser que le document Yahviste qui parle du fort vent d'Est qui souffle durant la nuit, des roues des chars qui sont voilées etc... on peut penser que ce récit est beaucoup plus proche de la description événementielle. Le récit Sacerdotal met en images les leçons théologiques du récit Yahviste.

De la même manière il serait possible d'entendre le récit du tombeau vide comme une métaphore théologique, une composition historicisante : il n'y a plus rien à voir au tombeau, c'est sur les routes de Galilée qu'il faut s'en aller retrouver le Christ. Le vide du tombeau ne serait qu'une manière de parler.

 

Le tombeau vide n'est pas une métaphore théologique :

 

Le Linceul oriente la réflexion théologique et l'interprétation des témoignages de l'écriture. Il apporte un élément de jugement intéressant et nécessaire. Car l'interprétation métaphorique n'est pas stupide et nombre d'exégètes lisent le récit du tombeau vide comme une métaphore.

Tout croyant se pose nécessairement un jour la question suivante : la résurrection concerne-t-elle tout l'être de l'homme et notamment ce que nous appelons son corps, ou ne concerne-t-elle qu'une dimension "spirituelle" ?

Le Suaire de Turin, tout comme le tombeau vide à l'époque du Christ, dit à celui qui veut l'entendre à la lumière de l'évangile, et seulement à celui-là, que le tombeau était physiquement vide, que le Christ est vivant corps et âme, dans tout son être, que son corps est "transfiguré" ou "spiritualisé".

Ce n'est pas parce que le récit du tombeau vide a une dimension symbolique forte et une portée théologique essentielle qu'il n'est pas fidèle à l'événement historique qui le fonde.

Si Dieu a tenu à montrer aux disciples un tombeau vide, ce n'est peut-être pas seulement pour venir en aide à leur manque de foi et d'intelligence ( Ils n'avaient pas encore compris l'écriture... dit Jean, Jn 20,9), c'est sans doute parce qu'il était nécessaire de leur faire découvrir une dimension de la résurrection que les apparitions seules ne pouvaient leur faire conna”tre, et que l'explication des écritures (Lc 24,27) ne pouvait remplacer.

Le linceul, tout comme le tombeau vide pour les disciples et les femmes qui suivaient Jésus, vient dire que la résurrection concerne toutes les dimensions de la création et notamment sa dimension physique. La résurrection devient alors un événement cosmique qui change le regard sur le monde et sur la nature. La nature est faite pour la résurrection.

 

Mais le linceul est intéressant à plus d'un titre et de manière toute simple :

a. Il répond à une curiosité élémentaire et légitime :

 

Tout le monde désire conna”tre le visage de ceux qu'il aime. Imaginez que vous ayez un correspondant africain et que vous appréciez ses qualités à travers les échanges que vous avez avec lui, vous aurez envie de le rencontrer ou, à défaut, vous souhaiterez qu'il vous envoie une photo qui vous permette de fixer votre imagination et qui vous aide à envisager la dimension concrète de son existence. Cette curiosité est évidente pour tous les hommes.

Les historiens sont heureux d'associer un visage aux grandes figures de l'humanité, et le visage dit sous un mode particulier le caractère des personnes.

Pourquoi n'en serait-il pas de même pour Jésus de Nazareth, Christ et Seigneur ? Le mystère de l'incarnation veut que ce soit à travers la singularité d'une personne que soit manifesté l'amour universel de Dieu.

La contemplation de l'empreinte du linceul aide à comprendre que l'amour universel passe toujours par une réalisation singulière et que chacun de nous, dans sa singularité est appelé à vivre des gestes singuliers, uniques, qui peuvent avoir ou qui ont une portée universelle.

L'intérêt des pèlerinages est de nous permettre de réaliser que la sainteté a été vécue dans les lieux ordinaires de notre monde. Le linceul nous aide à réaliser que l'infini de l'amour de Dieu peut être vécu dans la finitude d'un corps.

 

b. Dans la contemplation priante de la Passion

le linceul peut servir de composition de lieu :

 

Saint Ignace de Loyola, dans les préambules qu'il propose avant toute oraison, invite l'orant à ancrer sa prière dans une représentation concrète de la scène qu'il va méditer, il appelle cette étape la "composition de lieu".

Et si l'oraison, selon Saint Ignace, débute par ce cadre concret, c'est non seulement pour que nous comprenions ce que le Christ a pu vivre dans une géographique humaine précise mais c'est aussi pour que notre contemplation vienne nourrir le cadre ordinaire de notre vie. En proposant cela il accentue et formalise ce que proposait la devotio moderna.

Ce qui est plus étonnant chez Saint Ignace c'est qu'au fil des oraisons et des "répétitions" sur une scène évangélique, il nous invite à devenir de plus en plus concret. Dans les Exercices spirituels qu'il nous a laissés et qui font partie du bien commun de l'église, il propose au retraitant, pour la première oraison de la journée, de faire oraison selon les trois puissances de l'âme : la mémoire, l'intelligence et la volonté. C'est-à-dire qu'il propose de prier selon un mode assez "intellectuel".

Mais pour la quatrième méditation sur le même texte, il propose à ceux qui ont un peu plus l'expérience de la prière, de faire "une application des sens", de sentir les odeurs, d'entendre les paroles, de voir les personnages, de toucher et de goûter les choses par l'imagination et d'en tirer profit. Par exemple, pour approfondir la contemplation de la nativité, Ignace nous propose d'embrasser et de baiser les endroits où marchent les personnes de la crèche et où elles s'asseyent, et à en tirer profit....

Au fond, pour Saint Ignace, le mouvement de la prière ne consiste pas à quitter cette terre, mais à unir le ciel et la terre et à entendre comment le ciel s'est mêlé à la terre.

Ce faisant il reprend la tradition des "sens spirituels" que l'on rencontre chez Origène, St Bonaventure et bien d'autres, mais il opère une sorte de retournement : il cherche à faire entrer la dimension spirituelle dans la dimension concrète.

Toutes les traditions mystiques ne proposent pas ce chemin, mais Ignace a proposé celui-là...

Le linceul, en nous donnant à contempler les blessures concrètes de Jésus le Nazaréen, peut nous aider à vivre ce mouvement d'incarnation.

 

c. Le linceul est tout autre chose qu'une illustration des Évangiles :

Il nous permet de contempler ce que Saint Jean a contemplé au pied de la croix. Il peut être pour nous source d'inspiration tout comme la contemplation du crucifié l'a été pour Saint Jean. En contemplant le Saint Suaire, nous voyons le côté transpercé et nous pouvons nous plonger dans les fleuves d'eaux vives qui jaillissent de son coeur.

Nous pouvons réaliser la miséricorde et la vulnérabilité de celui qui s'est livré aux mains de ses bourreaux et de ses ennemis. Le linceul nous invite à la compassion et à vivre, dans la violence de notre monde, l'infinie miséricorde du Christ.

 

d. Le suaire nous invite à un approfondissement toujours renouvelé du mystère pascal.

 

Nous croyons que ce mouvement de ré-appropriation personnelle de l'incarnation permet de refonder sans cesse notre manière de comprendre le mystère divin et, par suite de toujours renouveler notre théologie.

Il est certain qu'aucun signe n'est univoque et que la signification qu'on lui donne est fonction du regard qu'on lui porte, mais nous pensons que si les théologiens avaient davantage contemplé la dimension physique de la Passion du Christ, s'ils avaient considéré les mouvements concrets de Jésus comme révélateur du mouvement spirituel qui les animait, ils auraient mieux résisté à la tentation de "déconvertir" le sacrifice du Christ et d'en inverser le sens.

En contemplant le corps offert concrètement aux bourreaux, ils auraient mieux réalisé que le mouvement d'offrande allait du Fils à l'humanité pécheresse, que le Christ livrait sa vie aux mains de ses ennemis, qu'il donnait sa vie en rançon en se livrant à ceux qui incarnent le mal et qui contribuent à tenir l'homme prisonnier de ses peurs et de ses mensonges, ils auraient peut-être mieux compris que sa manière de dominer jusqu'au coeur de l'ennemi, c'était de leur pardonner alors même qu'ils le tuaient.

Quoi de plus désarmant ?

Ils auraient mieux réalisé que le Christ vivait jusqu'à l'extrême l'amour des ennemis : non seulement il tendait l'autre joue mais il leur livrait son propre corps. Se livrant à ses ennemis pour leur dire le pardon et la miséricorde du Père, il réalisait ainsi la volonté du Père, il dévoilait le coeur de Dieu.

Comment contempler concrètement la Passion du Christ à travers l'image du linceul et croire que sa mort n'avait comme but que de satisfaire la justice supposée vindicative du Père ? Comment les supplices physiques d'un enfant bien-aimé pourraient-ils satisfaire un père ? Ou alors il faut considérer le monde physique et sa souffrance comme l'accessoire d'une justice abstraite et réduire les ennemis de Dieu au rang de marionnettes qu'Il agiterait lui-même pour se satisfaire... Là encore il faut accorder bien peu d'importance à la dimension concrète de l'existence pour penser cela.

 

Le linceul nous évite de tomber dans l'abstraction qui nous valut le "Minuit Chrétien" et bien d'autres morceaux d'éloquence diaboliquement séduisants. La contemplation de son image nous invite à découvrir un Dieu qui se donne à ses amis, qui pardonne à ses ennemis, et qui se livre à eux pour leur dire un amour inconditionnel. Le linceul du Christ ne cesse de murmurer à sa manière : Si ton coeur te condamne, Dieu est plus grand que ton coeur.

 

Martin POCHON sj.

Martin POCHON, ingénieur et jésuite, est actuellement directeur de l'AFEP, une école de Production de la Région Rhône-Alpes qui s'adresse à des jeunes en difficulté.

Il a publié un petit livre : "Adam et Eve, la mémoire d'un avenir", Supplément n¡ 413 de la revue"Vie Chrétienne", 42, rue de Grenelle 75007 Paris

 

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